Ce racisme qui n’existe pas…

Longtemps relégué aux marges du débat public, le racisme anti-asiatique demeure un angle mort des luttes antiracistes. Fétichisation des femmes, dévirilisation des hommes, mythe toxique de la « minorité modèle », amalgames nourris par l’histoire coloniale et ravivés par la pandémie : derrière l’image d’une communauté supposément « intégrée » se cache une réalité de discriminations systémiques encore trop peu reconnues.

Journaliste et réalisatrice radiophonique, Sung-Shim Courier revendique un espace de parole nécessaire. Rencontre avant la discussion organisée le 15 à la Maison du Peuple de Saint-Gilles.

Centre Librex. Pourquoi un focus sur ce racisme en particulier?

Sung-Shim Courier. Il s’agit d’un racisme largement invisibilisé, souvent ignoré – parfois même consciemment. La réaction suscitée par l’annonce de l’événement sur Instagram en est révélatrice : quelqu’un est allé jusqu’à nous reprocher de nous approprier une problématique qui, selon lui, ne nous concernerait pas. Le fait de devoir sans cesse se justifier de ce que l’on vit au quotidien fait partie intégrante du problème. C’est pourquoi, en tant que personne concernée mais aussi comme modératrice, j’ai voulu donner la parole à des femmes qui luttent chacune à leur manière – dans l’art, la sociologie, le journalisme et d’autres domaines d’expression…

Un racisme qui touche davantage les femmes ?

Ce racisme touche aussi bien les hommes que les femmes, mais de façon différente. Les femmes sont confrontées à une forme de fétichisation : le cliché de la femme asiatique soumise, hypersexualisée, ou encore celui de la prostituée asiatique. Les hommes, eux, sont souvent démasculinisés, à travers des remarques – parfois présentées comme humoristiques – sur leur virilité ou la taille de leurs parties génitales.

Un cas d’école d’intersectionnalité ? (On pense au concept de mysogynoir..)

Il y a de ça. À ma connaissance, il n’existe pas encore de terme équivalent pour désigner spécifiquement l’articulation entre racisme anti-asiatique et sexisme. Sans doute parce que la prise de conscience est relativement récente, y compris chez les personnes d’origine asiatique elles-mêmes. En Occident, notre histoire coloniale est souvent pensée de manière morcelée : la France n’est pas la Belgique, qui n’est pas l’Espagne. Nous pouvons nous inspirer des mouvements militants noirs aux États-Unis, qui ont su mettre en lumière les discriminations systémiques dont ils et elles sont victimes. Et la pandémie de Covid a joué un rôle de catalyseur. Elle a ravivé un racisme qui existait déjà, mais qui était peu nommé. À celles et ceux qui affirment que nous inventerions un racisme inexistant, je réponds qu’il existe désormais des études universitaires – notamment en France – qui documentent les discriminations à l’embauche, les agressions physiques, ou encore le ciblage de personnes en raison de leur origine asiatique. Il s’agit bien d’un racisme systémique

Racisme antiasiatique ou asiophobie ? Ces mots ont de l’importance ?

Oui, les mots ont un poids. L’asiophobie renvoie davantage à une hostilité ciblée, souvent associée à la Chine – à travers des fantasmes comme celui du « péril jaune », perçu comme une menace pour la démocratie ou pour l’emploi. Mais dans la réalité, les personnes d’origines asiatiques sont fréquemment amalgamées : peu importe leur pays d’origine, elles sont mises dans le même sac. C’est précisément cette indistinction qui alimente le racisme.

Vous dénoncez aussi le mythe de la minorité modèle…

Oui. Il est important de montrer que les stéréotypes dits « positifs » peuvent eux aussi enfermer. L’idée selon laquelle « les Asiatiques travaillent dur » ou « sont forts en mathématiques » peut sembler flatteuse, mais elle crée une assignation. Pour ne pas déranger, pour ne pas décevoir, certaines personnes peuvent se sentir contraintes de correspondre à cette image, même si elle ne leur correspond pas. Des études montrent d’ailleurs que cette pression participe à une charge mentale importante chez les personnes racisées.

Un lien entre le racisme anti-asiatique et l’antisémitisme ? (Après la guerre, contraint d’abandonner ses délires contre les Juifs, l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline a simplement déplacé son ressentiment vers les Chinois – dans l’indifférence générale cette fois…)

Je n’ai pas d’analyse particulière sur ce point. En revanche, je tiens à rappeler un principe que nous défendons toutes – Mélanie Cao, Linh-Lan Dao, Véronica Reyes et moi-même : il n’y a pas de hiérarchie entre les racismes. Mettre en concurrence les discriminations ou établir une échelle entre les minorités ne sert qu’un seul groupe : celui qui est déjà en position dominante.

La suite, le 15 à la Maison du Peuple de Saint-Gilles…


La mysogynoir est une forme spécifique de misogynie dirigée contre les femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme. Le terme a été popularisé en 2010 par Moya Bailey pour décrire les discriminations et stéréotypes particuliers que subissent les femmes noires.