Les sanglots des « sang mêlé » de la colonisation…


« La sagesse dit qu’il échet de se garder du métissage, qu’il faut le décourager, voire l’empêcher par tous les moyens. La vertu enseigne qu’il y a lieu d’éviter la tentation d’unions mal assorties parce que leurs descendants pâtiront d’une composition indésirable du sang et d’un mélange non moins indésirable des caractères ethniques. » 

Ainsi s’exprimait Paul Crokaert – sénateur belge et ancien ministre des Colonies – à l’ouverture du « Congrès international pour l’étude des problèmes résultant du mélange des races ». Tout un programme! Certes, pourraient rétorquer les adeptes du relativisme, c’était en 1935 et, depuis lors, les mentalités ont évolué. Pourtant, il suffirait de remplacer métissage par « immigration » ou « étranger » pour se rendre compte que ce genre de discours demeure d’actualité : « Ces gens-là, ne sont pas comme nous »… D’où l’intérêt de « Noirs-Blancs, Métis – La Belgique et la ségrégation des Métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi ». Un ouvrage qui, précise à bon escient son auteur, ne constitue pas une instruction à charge de la Belgique coloniale. Mais plutôt un cri de douleur. Pour briser le silence d’une histoire occultée, car politiquement pas correcte.

D’abord, parce que ce sont deux événements – pas tellement antédiluviens – qui déclenchèrent chez Assumani Budagwa l’intérêt concernant la problématique des Métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi: le décès, en 1983, du jeune congolais Oscar suite aux mauvais traitements d’un couple belge de Charleroi auquel il avait été confié et la tentative d’enlèvement, en 1986 – par les époux factices Anne-Marie Lizin (députée socialiste) et Jean-Paul Procureur (journaliste à la RTBF) -, de deux enfants d’un couple mixte que le père algérien avait ramenés en Algérie à l’insu de leur mère belge. Ces « faits divers » ont amené l’auteur à s’interroger sur le sort de deux filles nées de l’union de sa cousine avec un Européen résidant à Bukavu à l’époque coloniale. Qu’étaient-elles devenues en Belgique? D’autres « petits Oscar » après avoir été arrachées à leur mère comme les deux adolescents belgo-algériens?

Photo collection Jacqueline Goegebeur – orphelinat de Save (années 1950)

Et pour cause! Placées toutes les deux pour leur « bien » et leur « bonne éducation » dans un internat situé à Save au Rwanda, la cadette – âgée de quatre ans – y avait été soustraite pour être « adoptée » en Belgique, tandis que l’aînée faisait partie des métis qui – suite aux nouvelles alarmantes faisant état des troubles politico-ethniques qui allaient secouer le Rwanda – avaient été transférés en métropole pour être « mis à l’abri ». Sans que la « ménagère » congolaise eut été informée! Nous sommes en 1959. Pour l’administration coloniale, la cause était entendue: ces enfant métis étaient « supposés abandonnés »! Une manière, en réalité, de ne pas officialiser l’existence de ces  « mal nés » des « unions mal assorties » résultant d’une « composition indésirable du sang » !

Ensuite, par la masse d’archives (officielles et privées) épluchées, le recoupement de nombreuses sources et, surtout, le cri de cœur des témoignages recueillis, l’ouvrage apporte un éclairage sur un aspect méconnu de la colonisation au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Les témoignages de Métis eux-mêmes, véritables sanglots de ces « sang mêlé », victimes de la « barrière de couleur » – réelle mais niée – qui caractérisait la politique coloniale; les témoignages des pères, stigmatisés pour avoir « trahi » la morale et la « supériorité » de la race blanche dans l’œuvre coloniale; les témoignages, enfin, de ces concubines ou compagnes congolaises improprement et hypocritement appelées « ménagères », car ce sont les hommes  – les « boys »! – qui, officiellement, s’occupaient des tâches… ménagères chez le « Colon » venu seul et se sentant souvent seul sous les tropiques.

Nul doute, pour l’auteur, que cette « œuvre de civilisation » a occasionné, pour de nombreux Métis et leurs géniteurs, des drames humains aux conséquences insoupçonnées. En effet, quoique considérée ou se présentant comme une colonie modèle forgée dans les ténèbres par le « génie » du roi Léopold II, la Belgique ne pouvait, à l’instar d’autres puissances coloniales, échapper au phénomène humain du métissage. En témoignent, les différentes sessions des congrès coloniaux internationaux au cours desquelles la question des Métis dans les colonies figurait en permanence à l’ordre du jour: les Métis aux Indes Néerlandaises, les Métis en Afrique Occidentale Française, les Métis dans les colonies portugaises…

Photo collection J. Goegebeur – orphelinat de Save (années 1950)

Ni Blancs ni Noirs! Considérés  – sous l’administration coloniale – à la fois comme inférieurs aux Blancs mais supérieurs aux Noirs, les Métis vivaient une double exclusion: éloignés du milieu « indigène » et des Blancs, ils étaient relégués dans des cercles des « mulâtres ». Considérés – à cause de leur « sang blanc et noir » – à la fois comme dangereux pour les intérêts de la Métropole et alliés pour la propagation de l’idée coloniale auprès des populations « indigènes », les Métis furent également instrumentalisés pour des enjeux politiques. Sous son règne, Mobutu Sese Seko ne manqua pas de retourner cette recette coloniale envers la Belgique elle-même en se gardant de collaborer avec les « peu fiables » Métis de l’oncle… belge!

Considérés comme « enfants naturels » – une notion inexistante dans la tradition bantoue! -, inconnus aux yeux de l’administration coloniale, non reconnus par leur père et privés de l’affection de leur mère, les Métis nés pendant la colonisation gardent encore « cette infinie tristesse » qui leur « fait encore bien souvent pleurer ». Ce témoignage lancinant de Suzanne Fisch, née en 1950 et décédée en 2012 avant la parution du livre, résume toutes les souffrances et toute la quête identitaire qui continuent à habiter ces femmes et ces hommes qu’une publication belge – 50 ans après la colonisation – a appelés (par provocation?): « Les bâtards de notre colonie »…

Polydor-Edgar M.M. KABEYA
Juriste, consultant en médias et communication, rédacteur en chef de la revue « Palabres » (Éditions L’Harmattan, Paris)